
Aux Ombres — Simon Vansteenwinckel : mémoire argentique sur les terres Lakotas
Né en 1978 en Belgique, Simon Vansteenwinckel est photographe, graphiste et professeur à l'ESA St-Luc à Bruxelles. Son travail se distingue par une fidélité absolue au film argentique noir et blanc, traité dans un rendu volontairement contrasté et granuleux. Ses sujets sont divers : un voyage initiatique avec sa famille au Chili qui a donné naissance au livre Nosotros (Yellow Now, 2018), Platteland (Home Frit' Home, 2019), un récit visuel de ses déambulations en Belgique, ou encore Wuhan Radiography (Light Motiv, 2022), une radiographie de la ville chinoise vue par écrans interposés.
Aux Ombres est une œuvre d'une autre nature, plus longue, plus intime, plus politique.
Vansteenwinckel a découvert ces chevauchées et ces communautés à travers les photographies de Guy Le Querrec, membre de l'agence Magnum, qui avait publié un livre au début des années 1990 aux éditions Textuel. Ce n'est pas l'un de ses sujets les plus connus, mais ses images l'ont marqué. Toujours intéressé par la culture amérindienne, lorsqu'il est tombé sur ce livre "Sur la piste de Big Foot" avec ces Indiens à cheval portant des cagoules dans la neige, il a voulu en savoir plus.
C'est ce désir de comprendre qui l'a conduit plusieurs années de suite dans le Dakota, appareil en main, à rejoindre physiquement la chevauchée.
Chaque année, en décembre, dans le Dakota du Nord et du Sud, des membres des tribus Lakotas (Sioux) se rassemblent pour réaliser une chevauchée à cheval de 450 km, pendant 15 jours, sous des températures pouvant descendre jusqu'à -20°C. Ils suivent les traces de la tribu du chef Big Foot, dont les 300 membres, principalement des femmes et des enfants, furent massacrés à Wounded Knee le 29 décembre 1890.
Pour commémorer ce drame, depuis 1986, les Lakotas retracent à cheval le trajet effectué par la tribu lors de sa fuite. Cette chevauchée porte un nom : Omaka Tokatakiya, Future Generations Ride. C'est un rituel de transmission où anciens et jeunes partagent savoirs, traditions et force collective, loin des stéréotypes médiatiques.
Le titre du livre lui-même est une épigraphe funèbre. Le pays des ombres, c'est le lieu où vont les morts. Cette chevauchée vise avant tout à rendre hommage aux victimes de Wounded Knee. Le titre est donc un hommage à ces personnes, mais aussi à toute leur histoire.
Vansteenwinckel travaille exclusivement en noir et blanc, c'est sa façon de photographier. Il voit tout en noir et blanc, fait rarement de la couleur. Cela interprète la réalité, et c'est ce qu'il aime. Mais avec un tel sujet, il faut rester vigilant pour éviter une restitution trop poétique ou idéalisée, comme l'image stéréotypée que l'Europe se fait des Amérindiens. C'est pourquoi le livre est accompagné de nombreux textes qui contextualisent les images et rappellent l'histoire et la situation sociale et politique des Lakotas.
Le noir et blanc n'est pas ici un effet de style nostalgique : il est une décision éthique, refusant l'exotisme coloré tout en portant le poids du deuil et du temps long. Ce qui a le plus impressionné Vansteenwinckel lors de ces voyages, c'est l'humour immense des Lakotas, malgré la dureté de leur quotidien. Une humanité que ses images cherchent à restituer contre la tentation du misérabilisme.
L'objet livre est ici insécable du projet photographique. Aux Ombres est publié aux éditions lamaindonne dans un format de 22,4 × 29,5 cm, sur 224 pages, avec 150 photographies reproduites en bichromie. La couverture est reliée avec un marquage à chaud.
La bichromie plutôt que la quadrichromie ou le noir pur est un choix d'impression déterminant : elle donne aux tirages une densité de matière proche du rendu argentique original, préservant les zones de gris profondes sans les aplatir. Le marquage à chaud en couverture confère à l'objet une sobriété presque rituelle, en écho à la solennité du sujet. Une partie des droits d'auteur revient directement aux Indiens Lakotas pour contribuer à financer les prochaines chevauchées, faisant du livre non seulement un document, mais un acte de solidarité matérielle.
Simon Vansteenwinckel remporte le Prix Nadar 2025 pour son ouvrage Aux Ombres, publié aux éditions lamaindonne. Ce prix, attribué depuis 1955 par l'association Gens d'images, distingue chaque année un livre consacré à la photographie ancienne ou contemporaine, édité en France. Il est remis en partenariat avec la Bibliothèque nationale de France et le musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône, sous le parrainage du ministère de la Culture.
Avant cette récompense, Vansteenwinckel avait déjà remporté le Prix international La Cense de la photographie de cheval, sous la présidence de Viggo Mortensen, cavalier et photographe en plus d'être acteur. Son travail avait conquis le jury par sa poésie et son engagement.
Aux Ombres s'impose ainsi à la croisée du documentaire engagé, du livre d'artiste et de l'objet éditorial soigné, une œuvre où le design n'est pas une enveloppe, mais une prise de position.
